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1 août 2025 

Céline Cottalorda : Chers amis, nommer c’est dévoiler et dévoiler c’est agir. C’est par cette citation de Simone de Beauvoir que j’ai envie de débuter cette soirée. De parole, il en sera beaucoup question ce soir. De la parole des enfants, de la parole des adultes, de la parole qu’on entend mais qu’on n’écoute pas. De notre capacité à prendre en considération la parole des victimes et à la croire, même quand elle est dérangeante. Surtout cette parole qu’on n’ose pas toujours dévoiler. Car la libération de la parole des femmes reste très fragile. Cette parole des femmes a souvent été contrariée, réprimée, dévalorisée. Tout comme le corps des femmes sur lequel depuis des millénaires, certains hommes veulent exercer un contrôle, quand il ne s’agit pas de leur faire subir des violences.

Puisque ce soir nous allons parler des violences faites aux femmes dans le milieu du sport, je voudrais vous partager quelques chiffres. Selon une étude de l’UNESCO publiée en 2023, 21% des athlètes féminines ont déclaré avoir subi des abus sexuels durant leur enfance. Seulement 7% de ces violences sont signalées, principalement en raison de la peur de la stigmatisation, de l’exclusion ou des représailles. Lors des Jeux Olympiques de Tokyo 2020, 87% des messages abusifs sur Twitter étaient adressés à des athlètes féminines. Ces chiffres révèlent que la violence dans le monde du sport, comme dans tous les domaines, prend des formes variées et qu’elle peut entraîner des conséquences graves, tant sur le plan physique que psychologique. Et c’est précisément pour sensibiliser et faire évoluer les mentalités que cette année, le Comité pour la promotion et la protection des droits des femmes a lancé une campagne qui s’intitule « De l’ombre à la lumière ». Nous avons voulu mettre en avant différentes formes de violences invisibles et parfois méconnues : les violences économiques, les violences sur les femmes en situation de handicap et les violences dans le milieu sportif.

A travers un livre digital reprenant le témoignage de professionnels monégasques qui accompagnent les femmes victimes de violences, notre but était de montrer le chemin à accomplir pour sortir des violences et montrer qu’une reconstruction est possible. Ce soir, grâce à nos invités, que je salue et remercie pour leur présence, nous allons pouvoir mettre dans la lumière un sujet trop souvent dans l’ombre. Avant de leur passer la parole, je souhaiterais remercier Françoise Gamerdinger qui nous a ouvert une nouvelle fois les portes du Théâtre Princesse Grace et un grand merci également aux équipes techniques du Théâtre pour leur accueil et la mise en place de cette conférence.

Ce soir, nous avons donc la chance d’avoir parmi nous Isabelle Demongeot, ancienne numéro 2 du tennis français, qui est l’une des premières sportives en France à avoir dénoncé, bien avant MeToo, les violences qu’elle a subies de la part de son entraîneur, elle est l’inspiratrice du téléfilm dont nous verrons ce soir quelques extraits. Pierre-Emmanuel Luneau-Daurignac, journaliste et réalisateur de documentaires, qui a décrypté les violences dans le monde du sport à travers des enquêtes très poussées. Puis Nadège Aleksic, psychologue à la Direction de l’Action et de l’Aide Sociales, qui nous éclairera sur les mécanismes psychologiques des violences. Et enfin, Théo Campana, en fidèle collaborateur, qui assurera l’animation de cette table ronde.

Puisque ce soir c’est la dernière manifestation organisée par le Comité dans le cadre de cette semaine du 25 novembre, j’en profite pour remercier très chaleureusement le public qui nous suit et qui nous encourage dans nos actions, c’est la plus belle des récompenses pour nous, même si on sait que la partie qui va se jouer en plusieurs sets contre les violences faites aux femmes n’est pas encore gagnée. merci enfin à Bérénice Bardonnet, ma précieuse collaboratrice qui prépare avec Théo et moi toutes nos actions, et aux appariteurs du Ministère d’Etat qui nous ont aidés tout au long de la semaine. Je vous souhaite une très bonne soirée.

Théo Campana : Bonsoir à toutes, bonsoir à tous. Comme vous allez le voir, notre événement de ce soir va s’articuler autour d’extraits d’un film, Service Volé, qui est inspiré du livre du même nom que vous avez écrit Isabelle. Le film est une fiction, le livre est autobiographique, les deux sont précieux, car ils retracent votre combat contre votre ex-entraîneur, des premières agressions sexuelles à vos 14 ans, jusqu’à sa condamnation. En 2005, vous portez plainte, votre livre sort en 2007 et c’est une époque où les violences sexuelles dans le milieu sportif ne sont pas du tout un sujet public. La plupart des victimes, c’est difficile d’en parler pour elles. A plus forte raison, publiquement. Avant qu’on rentre dans le film, qu’est-ce qui vous a poussé à faire ce choix d’écrire un livre ?

Isabelle Demongeot : Bonsoir. En fait, il y a eu plusieurs étapes Quand c’est un médecin qui déclenche le fait d’avoir envie de parler et de l’évoquer avec des avocats et peut-être lancer une procédure. C’est vrai qu’après, très rapidement, je suis dans l’obligation d’essayer de pouvoir délivrer tous ces secrets cachés depuis pas mal d’années et je me dis il faut quand même remettre dans le contexte. Vous verrez qu’à un moment donné, on se rend compte que quand j’appelle un avocat, malheureusement je ne suis plus dans les temps pour porter plainte et je suis prescrite. De là je me dis que c’est peut-être quelque chose qui va se faire sans moi, sans que je puisse en tout cas raconter les faits, sans que je puisse peut-être vivre des assises et finalement je vais le faire pour moi et pour aller mieux. C’est une forme de thérapie qui m’a  sauvée.

Au départ j’ai trouvé une co-autrice qui m’a aidé à écrire ce livre et très rapidement pour l’anecdote quand elle vient me rencontrer elle me dit ça va durer quelques jours et au bout d’une journée je dis & »bah c’est bon j’ai dit tout ce que j’avais à dire ça va aller tu vas pour faire un livre de 200 pages » « ah bah non ça va pas être possible Isabelle il va falloir que tu m’en dises plus » « bah écoute quand même je t’ai tout dit là ». Donc c’est là où on voit la difficulté pour une victime de pouvoir parler, d’exprimer les faits. Et elle m’a proposé de retourner sur tous les lieux et de pouvoir les exprimer en direct. Et à partir de là, c’est décapant et je le conseille vivement, en tout cas à des victimes.. On a commencé à l’écrire en septembre et à Noël, je l’avais dans ma boîte mail. Il était terminé. Laurence a fait un super travail. A partir de là, on avait essayé de contacter quelques maisons d’édition et tout le monde nous avait tourné le dos, ne comprenant pas pourquoi on voulait parler de ça. Puis, le 15 février 2007, il est arrêté dans son club de tennis à Cap-Breton. Et à partir de là, les maisons d’édition nous rappellent assez vite. Mais ce n’est pas si facile quand même parce qu’on est en pleine procédure et que beaucoup n’osent pas le faire.

Et je peux vous dire que la veille de sa sortie, on a failli être censuré et ce livre aurait peut-être pu ne jamais exister. Je considère que ce livre a fait la différence puisque le Président de la République m’a reçue à l’Elysée très rapidement, quelques jours après, et m’a proposée de m’engager comme conseillère technique auprès de Roselyne Bachelot et un plan de lutte à essayer de se mettre en place contre les violences sexuelles dans le sport.

Théo  Campana : Merci beaucoup. Du coup, je vous propose qu’on découvre un premier extrait du film pour un peu poser situation de base.

[extrait n°1]

Isabelle, ce qu’on voit là sur la séquence, c’est du bonheur. C’est un groupe soudé autour d’un objectif commun, votre performance sportive. Mais ce qu’on ne voit pas, c’est que c’est le début de votre descente aux enfers, dans l’ombre, sans que personne ne le sache, sans que personne ne s’en aperçoive. Est-ce qu’on peut dire qu’à ce moment-là, vous entrez dans une double vie ?

Isabelle Demongeot : Pour mes parents et mes amis, je réaliserai mon rêve. Mais si ma vie officielle de jeune championne de tennis, avec ses tournois, ses victoires et ses sacrifices, était fièrement exposée, très vite et dans le secret, elle s’alourdira de la présence d’un inconnu. C’est bien un parfait inconnu qui allait prendre en main ma carrière. Car entre ses mains, mon identité tennistique s’effacer entre ses mains mon petit corps meurtri ne se révoltait pas. Entre ses mains, je n’étais plus une enfant. Je devenais une joueuse objet. Sa joueuse objet. Trahie, mais sidérée, je retournais sur les cours et obéissais à ses exigences, car il fallait s’entraîner. Toujours et toujours mieux pour viser haut.

Peut-on parler de double vie ? Mon cerveau devait tout gérer. Terminer une séance d’entraînement, puis subir un viol. Rentrer chez mes parents silencieux, puis l’entendre, lui, se plaindre de mon comportement.Partir en tournoi le cœur vaillant puis supporter ses assauts sur une aire d’autoroute c’était ma vie si bien organisée par mon prédateur que rien ni personne ne pouvait m’en libérer du pire. Peut-on considérer que cacher des faits ignobles, ses souffrances intimes, ses peurs et ses angoisses à ses proches c’est mener une double vie ? J’étais surtout en suradaptation en permanence. Ma personnalité se modifiait, la petite rebelle se taisait car une situation créée par lui l’exigeait. Il m’avait persuadée que sans lui je ne serai plus rien, qu’une perdante, une erreur de casting à bannir de son centre d’entraînement. Je subissais ces humiliations, ces violences parce que le lendemain et le jour d’après des batailles m’attendaient sur un terrain de tennis et plus que tout je voulais jouer et gagner. J’écrivais des lettres à mes parents pour les rassurer « Régis était content, Régis me faisait travailler mon service, on avait dîné dans un fast-food pour faire des économies », des mensonges par omission, il y en avait des tonnes.

Oui, j’ai caché comme j’ai pu des ponts de ma vie à ceux qui me croyaient heureuse et privilégiée. Je n’avais pas deux vies séparées, deux personnalités qui se répartissaient des tâches et des rôles, je ne menais pas une double vie, je n’avais pas un double visage, je n’étais pas un deux camarades mais une jeune fille qui s’épuisait à construire sa vie malgré la présence et la puissance d’un prédateur à ses côtés.

Théo Campana : Merci pour ce témoignage. Du coup un jour vous allez rentrer dans la lumière et vous allez faire l’annonce à vos proches, on découvre le témoignage.

[extrait n°2]

Théo Campana : L’annonce à ses proches, c’est la rupture brutale et soudaine d’une illusion, de l’innocence. Il n’y a pas de chemin retour, c’est un moment de bascule qui comme on peut le voir provoque des réactions très variées qui sont parfois difficiles à comprendre et surtout qui peuvent arriver bien longtemps après l’effet. Donc je me tourne vers Nadège pour lui demander quels sont les enjeux de cette annonce pour une victime

Nadège Aleksic : Il y aurait beaucoup de choses à dire sur cette scène qui est très dense en termes de contenu et en termes d’émotion. Il y a des réactions très différentes au sein de la famille. On voit la colère du frère, la sidération du papa. Et moi je vais m’attarder un peu plus sur la réaction de la sœur et de la maman. Donc la sœur demande avec incrédulité, « mais pourquoi tu nous as rien dit ? ». Et la réponse d’Isabelle c’est « j’ai essayé il y a 15 ans et je n’ai pas pu. ».

Et ça met en lumière certains enjeux qui se posent auprès des personnes victimes de violences, des enjeux bien identifiés comme par exemple des biais cognitifs. Il y a un biais cognitif qui est très bien identifié qui est le biais de responsabilité personnelle, à savoir que la personne victime va s’attribuer la faute des violences subies. Il y a aussi beaucoup de sentiments qui se mélangent, vous me corrigerez Isabelle, beaucoup d’impuissance ressentie durant toutes ces années, beaucoup de honte et de culpabilité d’être restée silencieuse, la peur quasi viscérale de ne pas être crue, d’être rejetée et de devoir affronter le regard de l’autre.

Et niveau regard, dans cet extrait, on peut s’attarder sur le regard de la maman. Il est dur ce regard, il peut être perçu comme culpabilisant et il y a cette réponse cinglante par rapport au papa qui se lève de table. « Il était si heureux de te revoir. ». Cette réponse est en décalage total avec l’annonce qui est faite, avec la lourdeur des faits. Cette maman est dans le déni et cette réponse nous semble totalement désadaptée par rapport à cette annonce très grave. Donc il y a une absence vraiment de prise en compte du vécu de la personne victime et on sait que lorsque l’entourage invalide l’annonce de la personne victime, il peut y avoir un second traumatisme qui peut être aussi violent que le premier.

Isabelle Demongeot : Dans la réalité, dans la vraie histoire, parce que c’est quand même une fiction, quand je décide de quitter ce centre d’entraînement je n’ai pas encore réalisé tout ce que j’ai réellement subi et c’est vrai que quand j’annonce à mes parents après Wimbledon que je veux quitter la structure ils ne comprennent pas mais parce que aussi je suis incapable de nommer le mot viol. Et je leur dis « il m’a fait quelque chose de pas bien. ».

Donc forcément, à ce moment-là, personne ne comprend trop. Mon beau-frère qui est assez violent, dit « je vais aller lui casser la gueule. ». Et moi je lui dis, ben non, ça ne vaut pas que tu lui casses la gueule. Donc en fait, je suis encore très loin de réaliser ce que j’ai pu subir.  A ce moment-là je ne suis pas remontée à mes débuts et je n’ai même pas pris conscience que ça fait déjà 9 ans que je suis violée. C’est bien après, quand ce médecin me réveille, que là je me mets devant une feuille et je me dis, c’était où la première fois, c’était quand, comment, qu’est-ce ? Et voilà la difficulté pour la famille d’accompagner des victimes.

Pour accepter ce qu’on est en train d’entendre et en même temps on peut aussi se tromper de combat puisque à cette époque-là ça fait drôle de penser que ce sont mes parents qui m’ont sorti d’affaires  me disant après le masters de New York en 88 « écoute, en simple, ça ne va pas bien, il faut absolument que tu arrives à travailler ton mental », et me mettre dans les mains de quelqu’un qui va essayer de me libérer, en tout cas par des massages, par un travail mental de visualisation, de respiration, de yoga. Mais finalement, dès la première rencontre avec cette personne, ‘on a débuté par un massage complet, et c’est en rentrant chez moi où je ne suis plus capable de le garder pour moi. Mais c’est tellement fort et intense que du coup, je rappelle cette personne et je lui dis, je dois absolument vous parler.

La difficulté, c’est que, à ce moment-là, vu que c’est le dieu du tennis, qu’il a quand même de gros résultats, j’ai Nathalie Tauziat qui est à mes côtés aussi, qui marche fort, c’est vrai que moi j’ai du mal à me dire, est-ce que je vais pouvoir aller choisir une nouvelle aventure dans le tennis et un nouveau coach ? Est-ce que ce que je connais, ce n’est pas presque mieux que ce que je ne connais pas, c’est-à-dire l’avenir incertain de comment je vais construire ma carrière. Du coup, je tente l’évitement total de tout ce qui pourrait m’arriver. Et à partir de là, je sens que je ne vais pas pouvoir tenir. C’est insupportable parce qu’il ne me coache plus. Et c’est pour ça que c’est la première fois à Roland-Garros, quelques mois après, que j’arrive à ne plus ouvrir la porte de ma chambre pour qu’il puisse me faire le bilan du match et donc me violer.

Voilà le cheminement des faits. Ce que je conseillerais en tout cas aux victimes c’est que tout le monde doit être accompagné et suivi par des thérapeutes parce que c’est un vrai bouleversement ,que je n’ai peut-être pas ressenti en tout cas au début, et que ça a été lourd. Ma sœur est dans la salle, je crois qu’elle a été très courageuse après parce qu’on a envie de comprendre comment on a pu ne pas voir, comment ça a pu se passer.

Théo Campana : Merci bien. Ce qu’on va voir justement c’est qu’il y a une ambiance générale autour de ces agressions, et c’est ce que va nous montrer le prochain extrait.

[extrait n°3]

On voit que la violence est déjà dans les mots, dans l’attitude générale à l’égard des sportives et puis on voit surtout que l’entraîneur dénigre des désirs qui sont légitimes pour un enfant, aller au ski c’est un plaisir simple et sain. Pierre-Emmanuel, est-ce que ce sont des comportements que vous avez régulièrement retrouvés dans le cadre de vos enquêtes ? Est-ce que cette violence verbale fait partie du processus d’emprise ?

Pierre-Emmanuel Luneau-Daurignac : Alors, il y a des stratégies différentes, mais il y a quand même beaucoup de points communs. C’est pour cela, que dès que j’ai découvert en 2007 le livre d’Isabelle, je me suis dit, mais ce qu’elle décrit de ce qu’elle a subi, de la réaction des parents, du positionnement, du jeu qui faisait un coup « je t’aime bien », un coup « je t’aime pas », qui créait une espèce de perturbation chez l’enfant qui casse sa volonté en quelque sorte. Tout ce mécanisme-là, qui s’est produit dans le tennis en France, ça peut se produire dans le football, ça peut se produire n’importe où Donc moi j’ai été, dès 2008, partisan, et un des rares journalistes, qui a dit, ce n’est pas un problème de pédophilie, c’est un problème systémique qui touche le sport, pas que le sport, mais qui touche le sport, et il y a des facteurs propres au sport qui amènent à la commission de ces actes.  Une étude de 2021 parle d’un enfant sur 20 qui a subi, avant ses 18 ans dans le sport, une forme de violence.

Donc c’est assez vertigineux si on applique ça en France, si on applique ça ne serait-ce qu’ici sur la population monégasque, en France, dans le monde entier, on parle de millions, de dizaines de millions de cas. Donc il n’y a pas des dizaines de millions de pédophiles dans le sport à un moment donné, il y a d’autres problématiques. Un homme de 65 ans avec une petite fille ou un petit garçon de 8, c’est de la maladie mentale. Un homme de 25 avec une jeune fille de 16, pas forcément, semble-t-il. Or, il y a des facteurs communs ces deux situations, même si elles sont très différentes.  Ce qui ressort dans les deux enquêtes que j’ai faites pendant plusieurs années, c’est que c’est un homme qui commet ces actes la plupart du temps. Toutes les études tombent en général sur un chiffre entre 90 et 95%, ce qui veut dire qu’il y a aussi des cas de femmes qui abusent.

Petite précision, la différence entre violences et abus, les deux cas sont des violences, évidemment. Les abus se font sans que la victime en ait conscience. C’est un adulte qui est en position d’autorité. La plupart du temps, ça peut être l’encadrement et dans la majorité des cas, ce sont des entraîneurs.

Une étude danoise montre que sur 323 cas dans70% à 77% des cas ce sont des entraîneurs. Pourquoi ? Parce que l’entraîneur a une place très particulière vis-à-vis l’enfant. Il est investi par les parents. Quand l’enfant est très jeune, faire ce que dit le monsieur, ça peut poser des problèmes. Et c’est surtout pour les fédérations, c’est le faiseur de champions. Des enfants qui veulent jouer au foot, il y en a des millions. Ou devenir des superstars de tennis, etc. Donc les enfants sont immédiatement disponibles. Celui qui fait le champion, ce n’est pas l’enfant, c’est l’entraîneur. C’est l’entraîneur qui a le pouvoir. Donc pour la fédération, quand on apprend qu’il y a un entraîneur qui a déconné, c’est problématique, parce qu’on perd une capacité pour cette fédération, pour ce club, à avoir des médailles. Évidemment, ce n’est pas toujours le cas. L’entraîneur est en contact intime avec l’enfant. Il le touche, il le voit grandir. Il arrive à un moment donné en gymnastique,il y a des gestes à faire, etc.

Et puis l’entraîneur est en position de Pygmalion, c’est à dire que il a dans le rapport à l’enfant un sentiment presque de propriété je rebondis maintenant, je voulais le faire tout à l’heure mais je ne vais pas t’interrompre tu disais à un moment donné que je me sentais un objet et bien l’entraîneur et en particulier dans le haut niveau il est face à l’enfant comme avec une chose dont il sait quand il est fatigué, la jeune fille aussi, quand elle est fatiguée, elle va bien, quand elle ne va pas bien, ça peut être le confesseur des parents quand il y a une baisse de morale, etc. Du coup, il est face à ce corps d’enfant qui est un corps qui lui donne du plaisir quand l’enfant gagne. On a vu dans le film comment ça se passait. Si l’entraîneur n’est pas formé pour cela, cette relation d’enfant-objet à sa disposition, avec cette proximité-là, pose question et quelque chose qui est difficile à gérer s’il n’est pas formé pour cela.

Théo Campana : Du coup, on va voir qu’effectivement, il y a d’autres problématiques qui vont encore se poser, notamment les fois où on a le courage de parler. Des fois, ça ne suffit pas.

[extrait n°4]

Depuis le mouvement #metoo, le débat sur la validité de la parole des victimes continue d’occuper l’espace public. Alors bien évidemment aujourd’hui on sait qu’il faut croire les victimes même si on a toujours cette petite musique en fond qui nous dit que « attention ça peut être instrumentalisé ». Là on parle d’adultes, qui ont, on va dire, toute leur capacité de débat mais quand il s’agit d’enfants, la situation est complètement différente. Donc c’est pour ça que je me tourne vers Nadège pour lui demander comment est-ce qu’on doit accueillir la parole des enfants qui viendraient à parler de situation d’agression sexuelle

Nadège Aleksic : Alors je vais me permettre de revenir un tout petit peu sur la scène qui est violente sur plein d’aspects. L’aspect le plus visible étant bien sûr la gifle la violence physique qui est très nette. Le fait de jouer au tennis par 36 degrés peut aussi être une violence. Et juste derrière, il y a la violence de l’absence d’écoute totale de cette maman, du rejet de cette maman vis-à-vis de l’aveu de sa fille. Dans un monde idéal où tous les jeunes sportifs, les parents, et leur entourage seraient hautement sensibilisés aux problématiques de violences sexuelles dans le sport, je dirais que la première des choses à respecter, c’est de prendre au sérieux la parole de l’enfant, la parole du jeune, de favoriser dans la mesure du possible son expression, avec un accueil bienveillant et de ne pas orienter minimiser ou banaliser le vécu.

Si par exemple un jeune ou une jeune qui rentre d’entraînement et qui va dire que dans le cadre de son entraînement il a reçu une fessée si jamais la réponse à ça c’est « je suis à peu près sûre que c’était juste une petite claque mignonne sur les fesses ça n’a jamais tué personne je suis à peu près certaine que par contre ça a dû te motiver », ce type de réponse n’est pas la plus adaptée puisqu’on va fermer le dialogue, on va orienter, minimiser et banaliser, ce n’est pas ce qu’on souhaite, et on va laisser surtout l’enfant ou le jeune seul avec son propre vécu, qui ne va pas être pris en compte. Donc il faut se souvenir que le délai entre les actes commis et leur divulgation, plus ce délai est long, plus il y a un risque de répercussions psychologiques majeures, comme Delphine adulte le cite dans l’extrait. Donc, pour éviter ça au maximum, il faut aiguiser nos yeux et nos oreilles à certains signaux de détresse qu’on peut repérer. Par exemple, si un enfant a un comportement de repli, s’il évite l’entraîneur, s’il s’isole de son cercle amical, s’il a une perte de confiance, une perte d’intérêt dans les choses qu’il aime habituellement, ou encore des troubles du sommeil, des troubles du comportement alimentaire, troubles de l’attention. Ce sont autant de signaux qui doivent appeler à notre vigilance.

Et j’aimerais aussi rebondir sur la phrase que dit Delphine adulte. Elle dit « t’étais tellement forte, j’aurais jamais cru. ». Et je trouve que ça en dit long sur les idées reçues qu’on peut avoir sur les personnes victimes de violences puisque avoir un fort caractère, ne préserve pas d’être une victime. Donc c’est à nous de faire face aussi en tant qu’adulte, de ne pas tomber dans le piège un peu trop simple de se dire, bon, cet ado ou cet enfant, je le connais, il a du répondant, je ne me fais pas de soucis pour lui, il ne sera pas touché par cette problématique.

Isabelle Demongeot : Il faut se rappeler que dans cette affaire, je ne suis pas la seule vielle. Nous étions 25 victimes, plus toutes celles qui n’ont pas pu parler qui parleront un jour. Il faut savoir que (nom d’une joueuse), il y a deux ans, après 33 ans a réussi à parler et pourtant elle avait été entendue par les gendarmes à l’époque. Les parents quand ils ont su que cette affaire était sortie, ils ont demandé à leur fille si elle n’avait rien subi. Et la maman était très fière de dire « ma fille, elle a été suffisamment forte pour s’opposer à lui ». Et finalement, il y a quelque temps, elle a appris que ce n’était pas du tout le cas.

Théo Campana : Justement on va parler du fait de ne pas être seule, de découvrir que il peut y avoir d’autres victimes et pour ça on va lancer le prochain extrait.

[extrait n°5]

Théo Campana : Un jour vous découvrez que vous n’êtes pas seule. Qu’en réalité d’autres femmes ont vécu la même chose que vous. Comment est-ce qu’aujourd’hui vous qualifiez ce lien qui s’est tissé avec ces femmes ? Et comment vous expliquez le rôle qu’il a joué dans votre combat ?

Isabelle Demongeot : Loin de moi, elles ont grandi puis sont devenues des femmes, des épouses, des mères. Chacune dans son silence, voilà le début de notre histoire commune. Ensemble sur les cours, mais chacune murée dans son silence. Nous avons ressenti côte à côte les mêmes blessures sans deviner nos souffrances respectives. Nous avions côtoyé le même prédateur qui trônait parmi nous, petites joueuses sagement rassemblées derrière un filet le long d’une ligne. Comment ne pas sentir son cœur s’emballer et souffrir quand les souvenirs de jupettes et de tresses virevoltants s’effacent et que d’autres images glaçantes s’imposent. Liées par une part de nos vies, sacrifiées au même endroit, par le même homme, liées par les mêmes rêves, liées par la même sensation de déchirure au ventre quand il abusait de nous. C’est un lien étrange, comme si tout s’additionnait, nos chagrins, nos humiliations, nos problèmes intimes, tous nos secrets, et cette peur panique chez certains d’affronter le regard de ses proches. C’est le prix de la libération de la parole, un bouleversement personnel et familial. Mes petites sœurs de souffrance, je les ai cherchées, sûrement dérangées, mais elles m’ont accompagnée dans ce combat.

C’était ma promesse : il sera jugé et condamné. Mais comment y croire et m’accorder leur confiance quand l’auteur des faits s’installe dans le déni ? Elles devaient m’en vouloir car rien n’était moins sûr que la condamnation. Il n’allait pas s’avouer vaincu si facilement. Elle devait faire preuve d’un immense courage pour raconter les faits, préciser des détails, respecter la chronologie, ressentir sans bouger des regards hostiles. On devait se soutenir et ne jamais oublier que seules deux victimes étaient non prescrites. Elles m’ont portée là où toute seule j’aurais pu m’effondrer. La pression je connaissais, et plus particulièrement la pression médiatique, ce n’était pas que l’affaire de Camaret, mais aussi l’affaire Demongeot.

Après l’arrestation de notre prédateur, la presse s’est emballée et je me suis retrouvée en première ligne. Les autres victimes anonymes ne souhaitaient pas être sollicitées par ces médias et encore moins être publiquement exposées. Et c’est par loyauté que je me suis engagée à les protéger de ces intrusions dans leur vie privée. Elles m’ont portée avec courage et humour parfois, on se comprenait vite et surtout on se révoltait ensemble. On s’est révoltées ensemble, côte à côte, sans plus aucun secret pour nous séparer. Après le médecin, je rencontre une ancienne copine de l’époque de ce centre d’entraînement, je lui dis ce qu’il se passe, elle me dit, « ma soeur a porté plainte il y a deux ans, dossier sans suite. ».

Je pense que je suis venue sur Terre pour régler certaines choses. Mais il y a des bonnes choses qui arrivent à un moment donné. Et il y a des choses qui s’emboîtent facilement. Après cette rencontre avec cette autre victime, on se dit, il y en a peut-être d’autres. Donc je reprends mon téléphone. Et il y a celles qui peuvent parler, il y a celles qui ne peuvent pas parler, il y a celles qui n’ont pas parlé à leur famille mais qui ont bien été abusées. Donc ça a été un vrai combat de réunir tout cela, la procédure a duré 9 ans

Théo Campana : Comme vous le dites on n’est pas seul dans ce combat et donc pour le découvrir je vous invite à découvrir le prochain extrait.

[Extrait n°6]

Théo Campana : On parle souvent du sentiment de culpabilité, de honte, que les victimes peuvent avoir l’impression à tort que c’est leur faute. On en a parlé, on l’a vu dans l’extrait. Mais l’entourage n’est jamais épargné. Notamment les parents qui se donnent pour mission de protéger leur enfant, eux aussi sont touchés par l’ampleur de la souffrance que leur enfant a vécu. Dans votre documentaire « Violences sexuelles dans le sport » Pierre-Emmanuel, vous recueillez des témoignages qui sont déchirants à ce sujet. Je pense notamment à Karen Leach, la nageuse anglaise, et à Melissa Bess-Terrell, l’ex-championne de motocross.

Pierre-Emmanuel Luneau-Daurignac : C’était une interview abominable. C’est l’une des pires que j’ai faites. Qu’est-ce qui s’est passé avec Karen Leach ? C’est une dame qui a 36 ans, qui a été abusée par son entraîneur en natation. Elle était irlandaise. Quand elle est rentrée chez elle alors qu’elle allait de petits boulots en cure de désintoxication, tout en s’occupant de son fils autiste. Elle est rentrée chez elle un week-end, et là il y avait un journal sur la table de la cuisine qui avait été posé là par sa mère, et il y avait le nom de son entraîneur qui avait été arrêté par la police pour des abus sur ses anciennes athlètes et la mère la regarde et lui dit, « mais c’était lui ? Et toi aussi ? » Elle dit oui. Et le lendemain, sa mère s’est suicidée. Je crois que c’est très important de le dire, les enfants ne parlent pas.

Nous avons ici une psychologue spécialiste de ces problématiques, mais vous l’avez dit tout à l’heure, je crois qu’il faut faire attention à ne pas attendre énormément de la part des enfants parce que s’ils ne parlent pas tout de suite, ils ne parlent pas. Et notamment parce qu’ils ont peur de faire du mal à leurs parents. Et c’était le cas d’Isabelle, ça a été le cas de Karine Leach..

Autre chose à mon avis extrêmement importante, de façon pratique si je puis dire, c’est qu’il ne faut pas non plus dire « Je vais le tuer. Si on te fait du mal, je vais le tuer. ». Dans ce même documentaire Paul Stewart, abusé entre ses 11 ans et ses 15 ans par son entraîneur de football, comme une flopée d’autres garçons, par le même homme, il avait entendu ça et il me dit, « Mais moi, si je le disais à mon père, mon père allait partir en prison. Je perdais mon papa. ». Donc il s’est tu. Il faut essayer d’agir en amont.

Il y a une part de libération de la parole de la part des victimes, mais il y a un travail gigantesque à faire en amont pour que ça n’arrive pas. Au niveau de la victime, l’enfant est dans une position, dans le monde du sport, particulièrement vulnérable, parce qu’il a un rêve. Il peut être fasciné par l’entraîneur et la ou le coach, mais surtout il veut atteindre son rêve. Paul Stewart se disait qu’il ne pouvait pas parler à ses parents parce qu’en plus cet homme-là le menaçait physiquement en lui disant « je vais tous les tuer si tu dis quelque chose » mais il se disait aussi « je serre les dents parce que un jour j’y arriverai » et il y est arrivé, il a marqué le but de la victoire à la finale du championnat d’Angleterre, il a serré la main de Lady Diana à Twickenham.  Malgré ça, sa vie a été brisée. Et il me disait qu’il aurait dû parler. Il ne pouvait pas. Et son rêve, et ça c’est spécifique, peut-être pas qu’au sport, mais au sport en particulier, ça peut être une prison. Et ça l’est d’autant plus, et ça explique le fait que dans les études qui essaient de quantifier le nombre de cas, le nombre de victimes passe presque à 1 sur 3 dans l’étude de Vertommen en 2015, d’athlètes qui ont subi des violences sexuelles dans le haut niveau. Parce que plus le temps passe, plus l’enjeu est grand, plus on a à perdre.

Isabelle le disait tout à l’heure aussi, elle disait « mais si je parle, je perds mon entraîneur qui va m’entraîner à la place, je perds ma carrière ». Cet aspect-là que je viens de décrire se conjugue de façon sinistre si l’on peut dire, avec le silence et le temps qui passe dont parlait Nadège tout à l’heure, quand elle disait « plus on attend, plus il est difficile de parler ». Parce que la victime sait, elle peut ne pas être crue. La victime sait qu’à un moment donné, on va lui dire « mais pourquoi tu n’as pas parlé avant ? » Donc, si elle ne parle pas de suite, elle va attendre, et ça devient un an, c’est une éternité, mais alors dix ans…

Et puis il y a cet aspect dont on parlait tout à l’heure qui est tout à fait glaçant, c’est dans le phénomène d’emprise. vous savez c’est cette parabole, du paysan qui veut voler la brouette qui est dans le champ de son voisin et bien tous les jours il la déplace d’un centimètre. Au bout d’un mois, la brouette est dans son champ et son voisin n’a jamais rien remarqué. Dans les phénomènes d’emprise que j’ai constatés et dont j’ai recueilli les récits, ça vient encore se conjuguer avec le fait que l’entraîneur va parfois commencer par des petits gestes totalement anodins. Il y a des cas de viol avec une grande violence, avec le couteau sous la gorge, mais c’est relativement rare dans ce que j’ai constaté et dans les études que je connais. Mais ce sont des petits gestes anodins. Et les petits gestes anodins, vont devenir de moins en moins anodins. Mais un petit geste comme ça sur le bord du genou au début, ce n’est rien. Et quand ça arrive jusqu’à des viols avec pénétration, ce processus peut durer pendant deux mois, trois mois, six mois. Si la victime dit quelque chose à un temps X de cette progression l’abuseur va regarder la victime et lui dire « mais tu n’as rien dit la semaine dernière, si tu parles, j’expliquerai que la semaine dernière peut-être que tu aimais ça et la semaine dernière tu ne disais rien » donc petit à petit c’est le phénomène d’inversion de culpabilité qui fait qu’à un moment donné la victime devient co-responsable de ce qu’il subit.

Théo Campana : On va un petit peu se concentrer sur la réaction qu’on peut avoir lorsqu’on est agressé sur le moment

[Extrait n°7]

Théo Campana : Donc, l’effet de sidération advient de façon soudaine et s’empare du corps entier. Ce n’est pas un choix. Mais, là je me tourne vers Nadège, est-ce qu’il y a des facteurs qui peuvent faire que l’on tombe dans la sidération plutôt que dans le combat ou la fuite, qui sont, eux, des refus manifestes de la situation ?

Nadège Aleksic : . Lorsqu’on fait face à un choc émotionnel très important, une agression de type sexuelle ou pas, on peut se retrouver totalement paralysé. Il y a une immobilité du corps, qu’il ne faut toutefois pas confondre avec du consentement, ce n’est pas du consentement. Cette absence de réaction corporelle va vraiment amplifier le ressenti de culpabilité des personnes victimes, puisqu’elles vont estimer qu’elles n’ont pas agi pour stopper les choses. Concernant les facteurs qui font que soit on se dirige plus vers l’état de sidération ou plutôt vers le combat et la fuite. A ma connaissance, je n’ai pas trouvé de consensus scientifique très clair concernant cette question puisque ça implique des mécanismes neurobiologiques très complexes et individuels. Je n’ai rien trouvé dans la littérature qui me dise « S’il se passe ça, alors vous allez être sidéré. Et s’il se passe ça, vous allez combattre ou fuir. »Pierre-Emmanuel Luneau-Daurignac : Je me permets juste de préciser une chose. Il peut y avoir un petit flou du cas de figure dont on parle. Là, il s’agit d’un acte soudain. Ce que je décrivais plus tôt, le phénomène d’emprise, peut être extrêmement progressif. Et donc là, il n’y a pas à dire stop ou alors assez tard.

Nadège Aleksic : Oui, exactement. Ce que l’on sait, notamment au niveau cérébral, c’est que face à une agression, on va solliciter un système de réponse au stress et à la survie. Et ce système de réponse, il va y avoir une réponse cérébrale différente en fonction de si on est en sidération ou si on est en combat-fuite.  La sidération est souvent associée à une activité intense de l’amygdale qui est un peu comme le centre d’alerte de notre cerveau et en parallèle à une diminution drastique de l’activité du cortex préfrontal qui est le siège des décisions. Cette diminution drastique du cortex préfrontal va avoir pour conséquence une absence de réponse, une impossibilité à prendre une décision. Lorsqu’on se situe du côté du combat ou de la fuite, en revanche, cette réponse est favorisée par la production accrue de l’adrénaline, qui est l’une des hormones du stress, et on constate aussi une meilleure coordination entre l’amygdale et le cortex préfrontal, ce qui permet une réponse motrice. Pour résumer, je n’ai pas trouvé, mais peut-être que Pierre-Emmanuel pourra compléter, de facteur objectivable sur quelle réponse va avoir notre cerveau face à une agression. Mais en tout cas, ce qu’il est vraiment important de rappeler, et ça a été rappelé dans la question, c’est que la sidération n’est pas un choix conscient c’est vraiment une réponse automatique destinée à nous assurer une survie. Donc ça ne reflète pas un quelconque courage ou une quelconque faiblesse, il ne s’agit pas de ça, puisqu’on parle de mécanismes neurobiologiques adaptatifs.

Théo Campana : Merci beaucoup pour cette réponse très complète. Du coup, nous allons nous diriger vers le dernier extrait qui nous amène à la fin de cette histoire.

Théo Campana : Isabelle, Régis de Camaret, Tony Maillant dans le film, celui que dans votre livre vous appelez « l’autre », sera condamné en 2012, puis en 2014, après avoir fait appel. Mais c’est toujours difficile de considérer ces condamnations comme une conclusion satisfaisante au vu de la souffrance vécue, des efforts demandés pour obtenir justice, et surtout lorsque l’on voit l’ampleur du phénomène, avec une multiplication des affaires à caractère sexuel dans le milieu sportif, et pas qu’en France. Quel est votre regard aujourd’hui sur le monde du sport dans son ensemble, et sa gestion des prédateurs sexuels pourrait encore agir en son sein ?

Isabelle Demongeot : A mon époque, c’était l’omerta. Ce monde était presque intouchable. Dans cet entre-soi, ils savaient tous bien se protéger, donc c’était compliqué. C’était inconcevable de dénoncer quelqu’un. En 1991, c’est Catherine Moyon de Baecque qui a dénoncé des faits inacceptables dont elle avait été la victime. Et à l’époque, elle n’avait pas reçu du tout le soutien de sa fédération. Et pourtant, la justice lui avait donné raison. Ca a été une des premières athlètes qui a eu le courage de parler et c’est vrai qu’elle m’a permis d’avancer dans mes démarches et c’était important. Et puis en 2020, j’apprends que Sarah Abitbol a subi les mêmes violences dans le monde du patinage, à travers un livre, et la grosse différence, entre notre époque et celle d’aujourd’hui, c’est que tout de suite on la croit.

Et ça, c’est vrai que pendant des années c’était très dur de voir les gens qui baissaient les yeux, de voir les gens qui ne sont pas spécialement derrière les victimes, qui se posent la question, « on attend que la procédure se fasse, on attend le verdict final avant de savoir si par hasard » ça c’est très dur à vivre et je pense que la différence aujourd’hui c’est que quand même ça a changé dans les mentalités et qu’on croit plus les victimes qu’avant. Qu’est-ce qui se passe à ce moment-là en 2020 ? Nous avons une ministre, Roxana Maracineanu, qui est une ancienne athlète dans la natation, grande championne, qui convoque les fédérations et les met au pied du mur, leur disant, voilà, maintenant il faut faire de la prévention et il faut absolument que quand vous avez des victimes qui se manifestent, il faut qu’on les soutienne. C’est vrai que pour ma part la fédération à cette époque-là ne s’était pas portée partie civile. Ca a changé depuis, puisque en même temps que Sarah Abitbol nous avions une grosse affaire de nouveau dans le tennis avec Angélique Cauchy. Vous avez dû en entendre parler récemment, parce qu’elle vient de sortir son livre. J’étais contente que la Fédération arrive à un moment donné à apporter son soutien aux victimes. C’est une grosse différence. Quand vous passez 20, 30 ans à ce qu’on ne vous croit pas, c’est long et la réparation du coup est un peu plus longue aussi.

Mais je vous rassure, je vais quand même mieux. Je ne peux pas oublier tout ce qui s’est passé, mais je vais quand même vers le mieux et je fais avec. La grosse différence je dirais c’est que le fait que notre fédération a été pointée du doigt, une des premières fortement il a fallu qu’elle réagisse. Je vais vous dire la petite anecdote, c’est que, au moment où Sarah Abitbol déclenche un raz-de-marée à ce sujet-là, j’ai à peu près 200 journalistes qui me laissent des messages en me disant « qu’est-ce que vous en pensez ? ». Et moi, je suis très en colère parce que tout d’un coup, on réalise que même si on avait déclenché certaines choses en 1991 et ensuite en 2007 avec le livre et le plan de lutte, on se rend compte qu’en 2020 on n’a pas vraiment avancé. Je réponds au seul journaliste avec lequel j’ai envie de parler, c’est celui de L’équipe, et je lui dis, j’aimerais que tu mettes en titre « quand est-ce qu’on va nous tendre la main ». et il le fait. C’est Franck Ramella du journal L’équipe et j’ai un coup de fil quelques heures après du Directeur Général de la Fédération Française de Tennis, Monsieur François Vilotte, qui m’appelle, et il me dit, « écoute, j’ai tout compris, il faut qu’on se rattrape, il faut qu’on envisage de travailler peut-être ensemble sur ce sujet-là, mais pas que, et d’ailleurs si on pouvait te redonner ta place aussi », peu de temps après j’ai été réhabilitée, pas simplement experte des violences sexuelles mais aussi on m’a redonné ma place dans l’enseignement puisque je suis toujours sur le terrain.

C’est vrai qu’à l’époque, si on réfléchit, donc en 1980, il y a les faits. En 1989, je quitte le centre d’entraînement. Je suis numéro 2 française, 24 mondiale. A ce moment-là ma psychologue me dit, « vous avez deux solutions : Ou vous portez plainte ou vous allez lui dire ces quatre vérités parce que vous allez continuer à le côtoyer tout le temps puisque vous allez continuer votre carrière ». Et je me rends compte que j’ai une vraie passion pour ce sport et que je n’ai pas souhaité en tout cas m’en dégager et m’évader de tout ça et qu’aujourd’hui je suis toujours sur le terrain et que j’avais besoin qu’on me tende un petit peu la main et ça fait du bien.

Théo Campana : Merci à tous pour votre présence, pour vos questions. On va laisser le mot de la conclusion à Isabelle qui a un petit texte à vous lire pour clôturer cette soirée.

Isabelle Demongeot : En France, il ne se passe pas une semaine sans qu’une affaire de violence sexuelle dans le sport soit évoquée dans les médias. Alors, c’est ça le  petit souci, c’est qu’on nous dit « mais t’as qu’à oublier, t’as qu’à passer à autre chose », mais on ne peut pas aujourd’hui, ou alors on éteint la télé et puis on n’écoute plus rien, on ne regarde pas les journaux. Hélas, et même si on n’en parle pas, évidemment qu’à Monaco, ce n’est pas différent. Vous aussi, vous avez des Isabelle Demongeot, des Sarah Abitbol des Angélique Cauchy. Le sport, c’est un besoin, un plaisir. Ça permet de forger des esprits. Parce que les valeurs du sport, c’est le dépassement de soi, la culture physique, le bonheur de gagner, apprendre à perdre pour gagner plus tard. Ce sont des valeurs qui donnent des clés pour toute la vie. Ce sont des valeurs sûres. On veut tous que nos enfants fassent du sport. Donc, quand le sport vous freine, vous empêche, vous blesse pour toujours, c’est contre nature. Ma chance à moi, cela aurait été d’être une championne, une sportive de haut niveau. Dans le haut niveau, on enseigne l’excellence. Cette excellence, je l’ai mise au service de ma réparation. Alors oui, je vis avec un handicap invisible mais jusqu’à mon dernier souffle, je lutterai pour que nos enfants évoluent dans un sport sûr et pour qu’ils soient entraînés sans violence C’est pour cela que j’ai créé en juillet dernier l’association « Bien Jouer ». Au sein de « Bien Jouer » je travaillerai sur la prévention des violences et la recherche pour un entraînement bienveillant. Cela fait quelques temps que je me pose la question en me disant qu’il faut absolument qu’on arrive dès les premières heures de sport à avoir un encadrement bienveillant qui puisse être au contact de nos jeunes sportifs. Pour vous dire enfin, ma réparation c’est la première thérapeute que je fréquente et qui m’aide à fuir les griffes de l’agresseur. Ma réparation, c’est parler, dire, mettre les mots. Ma réparation, c’est écrire le livre. Ma réparation, c’est quand j’aide à ce que l’on retrouve 25 autres femmes victimes du même entraîneur pédocriminel. Ma réparation, c’est aussi une épreuve très difficile, celle de la procédure, c’est quand on arrive à faire condamner l’agresseur, c’est quand au lendemain de la diffusion du téléfilm de Jérôme Foulon, inspiré de mon livre sur TF1, dans mon village, les gens se mettent à me parler plutôt que de me fuir. Ma réparation, c’est quand je ressens que Gilles Moretton considère comme évident de me réintégrer dans la famille en 2022, 30 ans après mon premier mot sur la question au président de l’époque.

Ma réparation, c’est des jours comme aujourd’hui où je suis en face de vous, où je me sens utile parce qu’en partageant mon expérience, peut-être que j’aide une personne, même si c’est qu’une seule. Ma réparation, notre réparation, c’est parler, se faire accompagner et faire ou construire. Je tiens à remercier Céline Cottalorda, Déléguée interministérielle pour la promotion des droits des femmes et son équipe. Merci à vous. Je tiens à remercier aussi le Prince Albert et son gouvernement d’avoir créé le Comité des droits des femmes, une structure interministérielle. Je remercie la vie qui aujourd’hui me montre un chemin très différent de celui que j’avais imaginé et pour lequel j’ai travaillé si dur, mais qui me guide vers le mieux chaque jour. Et puis je remercie mon équipe, ma famille et ma fille qui est mon soleil.